Prénoms
L'autre état-civil : petite histoire des prénoms familiers et de leurs révolutions linguistiques
Dédé, Juju, Margot, Bébert : loin d'être des enfantillages, nos petits noms obéissent à de vraies structures sociales — et racontent cinq siècles d'histoire de la langue.
Lorsque nous ouvrons un dictionnaire de langue ou une encyclopédie classique, les prénoms n'ont droit de cité que s'ils ont été portés par des rois, des reines ou des saints. Cette « intolérable exclusion » par les grands lexicographes, le journaliste et écrivain Pierre Enckell a voulu la briser dans son ouvrage novateur Répertoire des prénoms familiers : Dédé, Juju, Margot, Bébert et les autres (publié chez Plon dans la collection « La Grande Ourse »). En recensant plus d'un millier de « petits noms » de la fin du XVe siècle à l'aube du XXIe siècle, l'auteur démontre que ces créations affectueuses ou argotiques obéissent à de véritables structures sociolinguistiques.
Du Moyen Âge à la cour de l'Ancien Régime : de la roture à l'aristocratie
L'évolution des diminutifs s'articule autour de vagues morphologiques successives qui épousent les contours des hiérarchies sociales :
- L'héritage médiéval et les suffixes fixés : dès le Moyen Âge, les prénoms traditionnels subissent des dérivations par suffixes, notamment en -ot ou en -ette. Beaucoup de ces formes (Michon, Michelet, Michelin pour Michel) ont disparu de l'usage oral mais se sont définitivement cristallisées dans notre patrimoine sous forme de noms de famille. C'est également de cette époque que date l'usage de l'aphérèse (la suppression de la première syllabe), comme Colas pour Nicolas, ou le figement de prénoms féminins à finale aujourd'hui perçue comme masculine (Margot, Marion).
- La fracture de l'Ancien Régime : sous l'Ancien Régime, les diminutifs classiques comme Jacquot ou Toinette sont strictement cantonnés au peuple, s'appliquant aux paysans, aux domestiques, aux enfants ou aux animaux familiers.
- Le redoublement aristocratique du XVIIIe siècle : vers le début du XVIIIe siècle, une rupture s'opère dans la haute société. Les diminutifs traditionnels étant jugés trop communs, les nobles inventent un nouveau procédé : couper le début du prénom et redoubler la syllabe finale. C'est ainsi que naissent Lolo (pour Charles) ou Gogo (pour Marguerite). Fait surprenant, ces formes aujourd'hui perçues comme populaires ont une origine profondément aristocratique : la première attestation de Titine se trouve ainsi sous la plume du prince de Ligne pour désigner sa petite-fille Christine à la fin du XVIIIe siècle. Cette tradition des petits noms redoublés au sein de la haute société s'est perpétuée jusqu'au XXe siècle, comme en témoignent les personnages de Mémé ou Babal croisés chez Marcel Proust.
Les révolutions des XIXe et XXe siècles : argot, apocope et anglomanie
Au cours du XIXe siècle, les structures de création se démocratisent et se diversifient sous le double effet de l'essor du français populaire et de l'influence culturelle britannique :
- Le triomphe de l'apocope : contrairement à l'Ancien Régime qui coupait le début des mots, la modernité consacre l'apocope (le retranchement de la fin du nom). Des formes courtes comme Tom, Alex ou Phil se répandent. Si ce phénomène doit beaucoup à l'anglomanie, il s'enracine tout autant dans la vitalité de l'argot parisien, où l'on voit coexister pacifiquement des formes comme Napo et Poléon pour Napoléon.
- L'âge d'or des noms en « -ou » et « -o » : tandis que des formes du XIXe siècle comme Mimile, Tatave, Gugusse, Bébert ou Tutur ont fini par se démoder au point d'être jugées archaïques, le XXe siècle a vu s'imposer une immense vogue pour les finales en -ou (Titou, Lola) ou en -o (Paulo, Frédo).
Des voyous de la Bastoche aux hommes d'affaires : le miroir social
L'un des apports les plus captivants du répertoire de Pierre Enckell est de démontrer que le petit nom, loin d'être un enfantillage, reste un puissant marqueur de connivence, de marginalité ou de pouvoir.
Si les Julot de la Bastoche et les Riton-les-grandes-feuilles de l'ancien milieu du banditisme parisien ont disparu, Enckell note un parallélisme saisissant à la fin du XXe siècle. L'examen de la presse écrite lors des grands scandales financiers des années 1998-1999 (notamment « l'affaire Elf ») révèle que d'importants capitaines d'industrie et hommes d'affaires, MM. Guelfi, Sirven, Bidermann et Le Floch-Prigent, se voient systématiquement affublés par leurs pairs ou les journalistes de petits noms familiers : Dédé, Fred, Momo et Lolo. Sous ces dehors linguistiques, l'élite financière devient alors formellement indifférenciable de la voyoucratie d'autrefois.
De la même manière, le sport de haut niveau consacre cette fonction affective globale : lors de la Coupe du monde de football en 1998, c'est toute la nation qui s'approprie le sélectionneur et le meneur de jeu de l'équipe de France sous les noms de Mémé (Aimé Jacquet) et Zizou (Zinedine Zidane).
L'aube du XXIe siècle : vers la première syllabe absolue
Comment évoluent les petits noms aujourd'hui ? Pierre Enckell observe que les structures contemporaines se conforment à une règle phonétique stricte : la présence d'une consonne après une syllabe redoublée n'est plus tolérée par l'oreille moderne. On s'appellera volontiers Juju, mais jamais Jujules ; Cricri, mais pas Cricrisse.
Le modèle le plus généralisé à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle consiste à ne conserver strictement que la première syllabe du prénom d'origine : Flo (Florence/Florian), Seb (Sébastien), Do (Dominique) ou Ces (César). En analysant les messages de la Saint-Valentin publiés par le quotidien Libération en 1999 et 2000, l'auteur a consigné l'émergence de formes minimalistes inédites, reflets de prénoms de base de plus en plus originaux : Didite, Dodi, Frafra, Gloglo, Lélé, Noune ou Sasa.
Conclusion
Le Répertoire des prénoms familiers nous rappelle que les variations de nos « petits noms » ne sont pas de simples fantaisies individuelles, mais le produit d'une histoire linguistique et culturelle en perpétuel mouvement. En refusant de garder les prénoms figés dans le marbre de l'état-civil officiel, le langage populaire réaffirme ses droits, sa créativité et son irrésistible gaieté.
Référence : Pierre Enckell, Répertoire des prénoms familiers : Dédé, Juju, Margot, Bébert et les autres, Paris, Plon, collection « La Grande Ourse », 2000.
Ton petit nom,
il dit quoi ?
Au-delà du diminutif, lis la racine et la matière de ton prénom — un miroir pour t'écouter, pas un destin.
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