Prénoms · Histoire

Un nom pour la lignée, un prénom pour soi : la politique onomastique des Sublet au XVIIe siècle

À l'époque moderne, prénommer n'a rien d'anodin : c'est un outil stratégique qui assigne une place, rattache à un patrimoine et projette une trajectoire. L'exemple d'une famille en pleine ascension.

Le choix du prénom à l'époque moderne est loin d'être un acte anodin ou purement affectif. À l'échelle d'un groupe familial, il s'agit d'un outil stratégique d'identification destiné à assigner une place précise à l'individu dans la succession des générations et à le rattacher à un ensemble de biens collectifs, matériels et symboliques.

Dans son étude micro-historique consacrée à la famille des Sublet au XVIIe siècle, parue dans la revue Dix-septième siècle (Presses Universitaires de France), l'historienne Camille Lefauconnier analyse empiriquement le projet et la culture de ce groupe en voie d'aristocratisation. À travers un corpus de 72 individus (41 garçons et 31 filles) nés entre 1600 et 1699, elle met en lumière les tensions et les complémentarités entre la rigueur du patrilignage et la réalité d'une parenté bilatérale, où le côté maternel joue un rôle de premier plan.

1. Profil socio-généalogique des Sublet au XVIIe siècle

Le groupe familial des Sublet connaît au XVIIe siècle son apogée sociale grâce à une ascension classique adossée à la faveur royale. Le lignage se déploie principalement autour de trois branches masculines :

À ces structures s'ajoutent des branches de cousins par les femmes, comme les Fréart. Malgré cette segmentation, le groupe se distingue par une forte cohésion (« volonté de faire famille »), une solidarité financière active (prêts, constitutions de rentes) et une profonde dévotion catholique liée à leur fidélité au roi.

2. Le prénom comme talisman spirituel et politique

L'acte de prénommer répond d'abord à des impératifs religieux et de patronage spirituel, particulièrement visibles dans le stock des prénoms féminins.

Distribution des prénoms dans le corpus des Sublet

FréquencePrénoms féminins (occurrences)Prénoms masculins (occurrences)
Plus de 10Marie (12)Aucun
Entre 5 et 10Madeleine (7)Louis (8), Michel (8), François (5)
Entre 2 et 4Anne (3), Louise (3), Élisabeth/Isabelle (2), Marguerite (2), Françoise (2), Angélique (2)Claude (4), Joseph (4), Jean/Jean-Baptiste (3), Martin (2), Pierre (2), Paul (3), Nicolas (3), Charles (3)
UniqueBarbe, Claire, Suzanne, Geneviève, Gabrielle, Thérèse, Antoinette, Josèphe, Denise, ClaudineMathurin, Guillaume, Pons, Auguste, Gaston, Armand, Denis, Alexandre, Goëri, Roland, César, Philippe

Sans surprise, les prénoms féminins sont saturés par la dévotion à la Vierge Marie, à sa parenté (Anne, Élisabeth) et aux saintes protectrices des femmes enceintes (Marguerite, Madeleine). Chez les garçons, la domination de Michel (l'archange protecteur du royaume), François (d'Assise) et Louis (le roi Très-Chrétien) traduit l'ancrage des Sublet dans les franges les plus dévotes et royalistes de la société.

La parenté spirituelle (parrains et marraines) vient ici redoubler et resserrer la parenté consanguine. Donner le prénom d'un oncle protecteur — comme l'intendant François Sublet de Noyers le fait pour sa petite-nièce Françoise Le Prévost en 1634 — ou celui d'une aïeule charismatique (Françoise Allès) permet de fixer la mémoire familiale sur le nouveau-né. De même, le prénom Barbe attribué à la première petite-fille de Jean II Sublet rappelle la proximité de ce dernier avec la célèbre mystique Barbe Avrillot (madame Acarie).

La faveur de la Cour s'inscrit aussi directement dans la chair des mots : Louise Sublet, fille de Michel IV et de Bonne de Pons, élevée aux côtés des enfants de Louis XIV et de madame de Montespan, est très probablement la filleule directe du souverain.

3. L'équilibre onomastique : entre patrilignage et apport utérin

Les généalogies officielles dressées à l'époque pour le Cabinet des Titres ou les nobiliaires tendent à imposer une vision strictement patrilinéaire de la transmission. Or, l'analyse micro-historique des Sublet révèle une réalité bien plus bilatérale.

Sur les 72 individus étudiés, 28 portent un prénom faisant référence au côté paternel (24 garçons, 4 filles), tandis que 14 se rattachent explicitement au côté maternel (6 garçons, 8 filles). Si le biais agnatique reste net, le stock des femmes circule activement et s'intègre au patrimoine des époux :

4. Logiques d'accumulation et assignation foncière

L'attribution d'un prénom double ou simple fonctionne comme un véritable indicateur des ambitions parentales et des stratégies matérielles. Chez les Sublet, il existe une corrélation étroite entre le prénom reçu et le droit escompté sur une seigneurie ou un héritage majeur :

5. La rupture des pratiques au XVIIIe siècle

À la fin du XVIIe siècle et au cours du XVIIIe siècle, la mécanique traditionnelle de la parenté spirituelle se grippe. On assiste à l'émergence du « compérage transsocial », où les Sublet de Lenoncourt choisissent pour parrain un « pauvre de la paroisse », comme pour le jeune Gaspard-Philippe.

Cette transition marque une rupture majeure :

Conclusion : l'affirmation de l'enfant-individu

L'étude de Camille Lefauconnier démontre l'écart entre les généalogies papier agnatiques, obsédées par la survie du seul nom de famille, et la réalité vécue par les acteurs de l'Ancien Régime. Loin de l'idée d'une indifférence parentale liée à la forte mortalité infantile, le choix minutieux du prénom chez les Sublet prouve que le nouveau-né fait l'objet d'une projection immédiate. Le prénom est une flèche de transmission : il projette sur l'enfant une trajectoire sociale, politique et économique, tout en reconnaissant, dès le baptême, sa place singulière de sujet à part entière au sein du lignage.

Référence : Camille Lefauconnier, « Prénoms et insertion dans un dispositif généalogique au XVIIe siècle chez les Sublet : une histoire à connaître, des droits à faire valoir, des places à conquérir », Dix-septième siècle, 2020/3 (n° 288), p. 509-522, Presses Universitaires de France.

Quelle place
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Ce que ta lignée a déposé dans ton prénom — projet, héritage, ombre. Un miroir pour le regarder, pas un destin.

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